Archives de septembre 2008

Le Cloud Computing, une menace pour Internet?

Je recommande fortement, à quiconque s’intéresse à l’avenir du web, la lecture du livre The Future of the Internet and How to Stop It.

Derrière ce titre accrocheur, mais approprié, j’ai découvert une thèse très érudite et extrêmement intéressante de Jonathan Zittrain qui pourrait bien faire date dans la courte histoire d’Internet. D’ailleurs, le livre, ainsi que les articles précurseurs de Zittrain, font beaucoup parler.

La pierre angulaire de l’ouvrage, et à mon avis son concept le plus novateur et important, est celui de « générativité ».

Selon la définition de Zittrain, la générativité désigne « la capacité d’une technologie à produire des changements inattendus et spontanés, par l’action non coordonnée d’un auditoire diversifié et suffisamment important » (traduction libre).

Ou plus simplement, dans les mots de Nicholas Carr, elle « permet à une foule de gens de créer et de distribuer un tas de choses, pouvant ensuite être utilisées pour créer encore plus de choses » (traduction libre).

Un des exemples les plus représentatifs d’une technologie générative est le papier et le crayon. On ne compte plus le nombre de réalisations humaines, la plupart inattendues, découlant de l’invention du papier et du crayon. À l’opposé, un grille-pain est un bon exemple d’une technologie non générative ou stérile. On ne peut pas en faire grand-chose d’autre que ce pourquoi il a été conçu, soit griller des tranches de pain (des gaufres aussi peut-être?).

Zittrain suggère que la qualité la plus importante du système composé de l’ordinateur personnel et du réseau Internet, celle qui représente le mieux son essence, celle qui a permis la révolution numérique extraordinaire que l’on connaît, c’est la générativité. Parce qu’ils sont hautement génératifs, l’action combinée du PC et d’Internet a permis cette explosion sans précédent de créativité et d’innovation. Et il suggère donc d’orienter les décisions et de juger des technologies et des forces en présence sur le fait qu’elles contribuent ou non à la générativité du système.

Et vu à travers la lorgnette de la générativité, l’avenir d’Internet et du PC serait plutôt sombre­. De nombreuses forces sont à l’oeuvre qui pourraient avoir comme conséquence sinon de tuer, de restreindre considérablement leur générativité à plus ou moins court terme. Avec comme résultat probable un déclin important du niveau d’innovation et de créativité que nous vivons actuellement. Le livre de Zittrain dresse un portrait des menaces à la générativité du système web/PC et propose certaines pistes de solution.

L’une des principales menaces réside dans la tendance vers « l’accessoirisation » des appareils utilisés par les consommateurs pour accéder au réseau.  L’exemple phare de cette tendance est le iPhone. En effet, aussi utile et bien conçu que puisse être l’appareil, celui-ci ne permet pas l’installation et l’utilisation libre d’applications conçues par des tierces parties, sauf celles dûment autorisées par Apple. Le iPhone n’est pas un appareil génératif au sens où l’est le PC.

Et cette tendance serait renforcée par la prolifération incontrôlable des virus et autres « badwares » qui polluent actuellement l’espace numérique, poussant ainsi les utilisateurs à choisir des appareils qui les prémuniraient davantage contre ces nuisances. Ce que font beaucoup plus efficacement les appareils peu génératifs.

Un peu de la même façon, le Cloud Computing menacerait également la générativité du web/PC. En permettant de substituer au traditionnel couple ordinateur personnel – logiciel, un simple terminal web couplé à des applications « dans le nuage », le Cloud Computing enlève à l’utilisateur une partie plus ou moins grande de sa capacité (et de sa motivation) à expérimenter et à modifier son environnement technologique.

Peut-être qu’une des planches de salut réside dans cette autre tendance forte, celle des produits Open Source? On peut argumenter que ceux-ci, parce que pouvant être librement modifiés par quiconque en a les compétences, constituent également un facteur génératif significatif. Un appareil ou une application web Open Source, même si stérile en soi, permettrait de regagner une partie de la générativité perdue, celle-ci se déplaçant simplement de l’utilisateur à la communauté des développeurs.

On peut ou non être d’accord avec les solutions proposées par Zittrain (et plusieurs ne le sont pas), mais son concept de générativité, et l’analyse subséquente qu’il fait de l’état des lieux, est à mon avis tout à fait pertinente et solide. Il y aurait donc réellement matière à s’inquiéter pour l’avenir du net.

Pierre M

P.-S.

1) Le livre est publié sous licence Creative Common et disponible ici. Mais ne soyez pas chiche, si le sujet vous intéresse au point d’envisager de vous taper un livre de 325 pages rivé à un écran d’ordinateur, encouragez plutôt l’auteur et achetez-le.

2) On trouvera ici la vidéo d’une conférence où l’auteur fait un très bon et très divertissant résumé du livre.

La force des idées

The goal of the foundation is to foster the spread of great ideas. It aims to provide a platform for the world’s smartest thinkers, greatest visionaries and most-inspiring teachers, so that millions of people can gain a better understanding of the biggest issues faced by the world, and a desire to help create a better future. Core to this goal is a belief that there is no greater force for changing the world than a powerful idea. »

Je veux vous faire part d’une extraordinaire découverte que j’ai faite récemment. Il s’agit de TED, un site qui met gratuitement à la disponibilité des internautes des vidéos de conférences données par des personnalités, créateurs, artistes, penseurs, visionnaires et autres acteurs influents de notre temps. À ceux-ci, TED lance le défi de réaliser « la » présentation de leur vie, en 18 minutes.

La liste des conférenciers est longue et remarquable. D’Edward Wilson le père de la sociobiologie au célèbre physicien Stephen Hawking, de Bono à l’artiste africaine Rokia Traore, du bouddhiste heureux Matthieu Ricard au futurologue Raymond Kurzweil, de Jimmy Wales fondateur de Wikipedia au milliardaire Richard Branson, tous les créneaux de la pensée humaine contemporaine sont représentés. Mais les trésors de TED résident probablement surtout dans tous les autres conférenciers plus ou moins inconnus dont les idées gagnent sans aucun doute à être connues. Et c’est là la mission première de TED: la diffusion des idées.

Les vidéos ne sont malheureusement offertes qu’en anglais, mais si vous maîtrisez un tant soit peu cette langue, je vous recommande TED au plus haut point. Je n’ai eu le temps que d’effleurer son contenu considérable et extrêmement varié, mais déjà, j’y ai déniché de petits bijoux de conférences, intéressantes pour l’esprit et surtout très inspirantes.

Parlant de découvertes inspirantes, je vous recommande vivement la conférence de l’artiste-photographe canadien Edward Burtynsky, récipiendaire d’un « TED Award » pour sa prestation. Burtynsky, à qui on a entre autres consacré un documentaire primé mondialement, excelle à photographier dans toute sa beauté, son ingéniosité, sa mégalomanie, mais également dans toute son horreur, l’impact titanesque de l’activité humaine sur le paysage planétaire. Sa conférence est un vibrant plaidoyer pour une prise de conscience mondiale des conséquences de nos actions et de notre style de vie sur l’environnement, non seulement ici dans notre cour, mais également ailleurs, dans les pays en développement.

C’est une vidéo à mettre entre les mains de tous ceux suffisamment riches pour acheter un ordinateur. Parce que c’est nous qui pouvons y faire quelque chose.

Pierre M

Le nuage bientôt plaqué Chrome?

Une grosse nouvelle dans le monde du web m’attendait au retour de vacances, le lancement de Google Chrome. On en a parlé et on en parle toujours beaucoup et partout, et je ne reviendrai donc pas sur les détails de la bête, sauf pour en souligner la signification dans l’univers émergeant du Cloud Computing.

En effet, la plupart des analystes ne s’y sont pas trompés, il s’agit davantage pour Google d’un premier pas vers un nouveau genre de système d’exploitation destiné aux applications web que d’un simple fureteur. On le devine au langage utilisé pour le présenter, ou par certaines de ses caractéristiques, et de plus certain dirigeant de Google ne le cache pas, Chrome représente l’ébauche d’une future plateforme d’exploitation pour les applications web, qui résiderait dans les futurs ordinateurs des futurs et probablement nombreux utilisateurs du nuage.

Rappelons-nous que dans le monde du nuage, point n’est besoin du traditionnel système d’exploitation complet et complexe à la Leopard, Vista et cie. Un système d’exploitation solide, discret et surtout aux fonctions minimalistes (basé par exemple sur Linux), avec comme quasi unique application un fureteur/système d’exploitation internet, maintenant omnipotent et omniprésent, c’est tout ce dont l’usager a besoin sur son poste de travail pour profiter des bienfaits et inconvénients du nuage.

Autre détail significatif, le code source de Chrome sera disponible sous licence Open Source, une façon bien sûr de s’assurer la sympathie de la « free culture » et les ressources de la communauté Open Source, mais également un pied de nez aux concurrents plus « traditionnels » de Google.

Naturellement, plusieurs crient au loup de l’hégémonie et brandissent le spectre de Big Brother. Non seulement Google exerce depuis longtemps une domination outrageuse au coeur même du nuage avec son incontournable moteur de recherche, non seulement investit-il massivement dans l’infrastructure matérielle et dans les applications logicielles du nuage, mais il commerce maintenant à placer ses pions pour en contrôler le chaînon manquant, la porte d’entré des utilisateurs. Quoi qu’il en soit, Chrome représente un produit significatif dans la poussée « omnipotentielle » de Google.

Connaissant la réputation discutable de Google, et malgré que celui-ci fait des efforts louables, il y a certainement de bonnes raisons pour rester vigilants. D’autant plus que l’affaire Chrome avait bien mal commencé de ce côté-là. Bref, souhaitons dorénavant plus que jamais que Google s’en tienne à sa célèbre devise « Don’t be evil« .

Évidemment, j’ai essayé Chrome. Il est exceptionnellement rapide, simple et robuste, surtout pour une version bêta. Il n’y manque que des plug-in à la Firefox (dont je ne peux plus me passer) pour que la tentation de changer de fureteur devienne irrésistible. Et l’on peut compter sur la communauté Open Source pour que cela ne soit qu’une question de temps.

Pierre M