Le processus du libre: le chaînon manquant

(Texte original en anglais ici)

Depuis ses débuts, Internet a sans cesse lutté pour trouver sa raison d’être économique. En permettant au contenu numérique d’être copié librement et presque gratuitement, il a ébranlé les modèles économiques traditionnels, basés pour la plupart sur la vente de copies. Et depuis lors, aucun autre modèle n’a vraiment réussi à combler le vide.

On a longtemps cru que le modèle publicitaire était la solution. Ce fut le premier à émerger et à rencontrer un succès significatif. Et celui-ci est depuis le principal moteur économique du web. Mais aussi impressionnante que puisse être la croissance des revenus publicitaires, ce modèle à lui seul ne peut nullement satisfaire les besoins économiques actuels de la planète Internet, encore moins être garant de son futur. La quantité de contenus produits par les « amateurs » qui ne peuvent ou ne veulent pas en tirer un profit est déjà énorme et croît à une vitesse spectaculaire. Le modèle publicitaire n’est aucunement en mesure de soutenir seul une telle croissance et diversification.

D’autres modèles économiques sont utilisés avec un certain succès, comme le modèle Freemium (quelques personnes paient pour le produit amélioré, subventionnant les nombreuses autres qui obtiennent gratuitement le produit de base). Mais là encore, comme tous les modèles basés sur la vente de copies, il est inefficace, à moins de limiter la capacité du produit à être copié.

Internet est un animal complexe dont le métabolisme est fondé sur la liberté. Toute tentative de restreindre cette la liberté est condamnée, sinon à l’échec, à gaspiller les ressources à combattre la tendance naturelle des choses de l’Internet à revendiquer cette liberté. C’est pourquoi tous les efforts pour imposer un système limitant la copie se sont révélés difficiles, voire totalement vains. Le DRM et autres mécanismes anti-copie sont des culs-de-sac dans le monde numérique car ils vont à l’encontre de la nature fondamentale d’Internet, la libre circulation des données.

Internet est le royaume du libre.

Mais, comme les économistes se plaisent à dire, rien n’est gratuit dans la vie, pas même dans le cyberespace. Alors, comment peut-on faire de l’argent avec le libre?

Plusieurs solutions prometteuses sont actuellement explorées. Les textes de Kevin Kelly Better Than Free et 1,000 True Fans sont les meilleures réflexions sur le sujet que je connaisse. Il définit 8  valeurs “génératives” pouvant être exploitées dans le monde du libre. La plupart d’entre elles sont déjà utilisées dans une certaine mesure, comme la “trouvabilité” (iTunes, Netflix), d’autres le sont à peine.

Mais jusqu’à présent, aucun de ces modèles ne semble avoir le potentiel de propulser Internet dans cette nouvelle ère économique numérique tant annoncée.

Vraiment?

Dans une autre vie, j’ai été consultant en réingénierie des processus d’affaires. La première étape lorsque l’on veut examiner un processus c’est d’en faire un diagramme. Voici donc le diagramme du processus économique du libre. processus-du-libre-14

En regardant celui-ci, une conclusion saute aux yeux. Pour que ce processus soit économiquement viable, on doit fermer la boucle et fournir une certaine forme d’échange de valeur du consommateur du libre au producteur du libre. C’est évident et ne fait que reformuler le problème initial : comment peut-on fermer la boucle et redonner le sourire à notre producteur?

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Certains pourraient affirmer que puisqu’un producteur du libre est presque certainement aussi un consommateur du libre, il obtient une certaine valeur en retour en tirant profit lui aussi d’autres contenus et services libres. Comme dans une économie de cadeau. C’est probablement vrai, sauf que ça ne lui permet pas d’avoir plus d’argent dans ses poches (bien que cela aide certainement).

En regardant à nouveau le diagramme dans son ensemble, il y a un libellé qui s’impose de lui-même pour définir ce chaînon manquant.

processus-du-libre-3

Le paiement libre. Un paiement que le consommateur est libre de faire ou non. Un paiement libre de toute valeur obligatoire. Un paiement libre de toute contrainte.

Le modèle du paiement libre est une solution intuitive, naturelle, élégante et simple au dilemme économique de la culture libre. Tellement qu’on le retrouve partout sur la toile et qu’il est utilisé depuis l’origine d’Internet. On l’appelle parrainage, don ou commandite, mais c’est exactement la même idée. Et il se développe constamment, passant presque inaperçu.

Parce que les gens veulent payer.

Ceux qui prétendent que les gens ne paieront jamais pour quelque chose qu’ils peuvent avoir gratuitement sous-estiment grossièrement l’intelligence et le bon sens du genre humain. Car ce n’est que le gros bon sens que de payer pour quelque chose que l’on utilise et apprécie. De cette façon, on s’assure d’en avoir encore plus à l’avenir. On garantit notre bonheur futur. C’est la chose intelligente à faire, d’un point de vue égoïste. Faire autrement finirait inévitablement par tuer la création du libre, et les gens sont assez sages pour comprendre cela.

Mais le paiement libre est avant tout une question de passion et d’amour. D’amour pour un artiste, un écrivain, de passion pour une communauté. C’est « une façon de se rapprocher, un signe d’approbation, un vote, une preuve de loyauté envers le producteur, et cela fait du bien au payeur ».

Je suis persuadé que le paiement libre, associé aux autres valeurs génératives énoncées dans Better Than Free, représente une solution, sinon la seule solution, à l’économie du libre. Parce qu’elle respecte et renforce les valeurs de la culture libre et de l’Internet. C’est une manière de concrétiser les promesses de la longue traîne. Une façon de donner espoir et soulagement aux innombrables créateurs du web. Un moyen de soutenir et de défendre l’explosion sans précédent de créativité et d’inventivité engendrées par Internet. Il en va de l’intérêt de chacun, producteurs et consommateurs du libre, tous les Netizens.

Et il ne lui reste plus qu’à atteindre une masse critique de participants pour que ce modèle ne devienne une vraie révolution économique.

Pour cela, la culture du paiement libre doit simplement être nourrie et encouragée, car ses racines sont déjà bien ancrées dans la culture du web. Déjà d’innombrables personnes contribuent par leur temps, talent, créativité et argent dans l’économie du libre. Cela s’appelle Open Source, web2.0, communautés en ligne, blogues, Wikipedia… et paiements libres, tous parties intégrantes de la révolution de la culture libre.

Le paiement libre pourrait être le chaînon manquant vers la réalisation d’une économie de cadeau prospère et durable pour la culture libre. Parce que les paiements libres sont eux aussi de véritables cadeaux.

Certains affirment que les économies de cadeau sont de pures utopies.

Je connais un groupe d’utopistes qui, une fois par année, créent dans un désert reculé du Nevada une fabuleuse société basée sur une économie de cadeau. Et ils réalisent là-bas des choses assez incroyables. Cela s’appelle le Burning Man.

Ils savent et je sais que les utopies sont très souvent de fort possibles futurs. Il n’en tient qu’à nous pour qu’elles se concrétisent.

Pierre M

(Merci à Dominique pour son travail de traduction)

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