Archive pour décembre 2008

Plaidoyer pour le paiement libre

(Original en anglais ici)

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D’abord et avant tout, je tiens à insister sur ce que le paiement libre n’est pas. Le paiement libre n’a rien à voir avec la charité, la bonté ou la générosité.

Pour le consommateur du libre, c’est en premier lieu un acte commercial égoïste. Le consommateur paie pour garantir son bonheur futur. Car il apprécie le produit et il est suffisamment sage pour réaliser qu’il doit contribuer s’il veut s’assurer que le producteur lui en fournisse davantage à l’avenir.

Pour le producteur du libre, accepter un paiement libre ne fait pas de lui un mendiant. Les paiements libres sont une juste rémunération pour son travail, d’autant plus mérités qu’ils sont librement faits par le consommateur. C’est un signe d’approbation et un encouragement à poursuivre.

Le paiement libre est une transaction d’affaires comme une autre. Une transaction basée sur l’amour, la passion, le bon sens, et surtout, la liberté, mais une transaction d’affaires tout de même.

Cela étant dit, je veux maintenant élaborer sur les extraordinaires avantages d’une culture du paiement libre pour les consommateurs, les producteurs et la société.

Pour le consommateur du libre :

  • Le consommateur est libre de choisir quel producteur payer et lequel ne pas payer, peu importe ses raisons. Et dans tous les cas, il peut quand même jouir librement des produits et services offerts.
  • Le consommateur paie uniquement pour ce qu’il apprécie du producteur. Il peut choisir de payer pour une copie, une performance, un service, un produit futur ou pour le travail du producteur dans son ensemble.
  • Le consommateur est libre de choisir le montant à payer. Il peut payer le prix suggéré ou selon la valeur marchande du produit, ou encore d’après l’évaluation que lui-même en fait. Il est libre de prendre en considération sa propre capacité de payer. Quelle qu’en soit la raison, il peut choisir de payer moins, ou plus, sans aucun besoin de se justifier.
  • Le consommateur est libre de payer quand il le veut. Il peut payer maintenant, plus tard ou jamais. Il peut décider par exemple de reporter le paiement jusqu’à ce qu’il en ait les moyens, ou encore étaler ses paiements dans le temps.
  • Le consommateur paie pour ses propres raisons. Parce qu’il aime le produit ou qu’il respecte le fabricant. Ce peut être une manière de le féliciter ou de l’encourager, ou parce qu’il trouve que le travail du producteur est important pour lui, pour la communauté ou pour la planète.
  • Via sa communauté, le consommateur acquiert un pouvoir de vie ou de mort sur le producteur de libre. Avec le paiement libre, il acquiert l’ultime levier pour exercer pouvoir et influence sur son espace économique. Cela ouvre d’innombrables possibilités aux consommateurs désireux de s’impliquer dans les affaires du producteur.
  • Le consommateur gagnera un choix quasi illimité de produits et de services. Parce qu’une culture du paiement libre contribue considérablement à une économie de la longue traîne profitable, les consommateurs bénéficieront d’un marché d’une diversité inégalée.

Pour le producteur du libre :

  • Le paiement libre est de loin le modèle économique le plus facile et le moins coûteux à mettre en œuvre sur Internet. Très peu de barrières à l’entrée dans le marché. Le producteur envoie ses vidéos sur YouTube, publie ses textes sur Blogger, ses photos sur Flickr et sa musique n’importe où, et reçoit paiement via PayPal par exemple. Faible investissement initial requis et des frais d’exploitation minimaux.
  • Le modèle du paiement libre donne l’opportunité au producteur d’éliminer des intermédiaires de son processus d’affaires. Parce que le paiement libre permet un lien beaucoup plus direct entre le consommateur et le producteur, celui-ci peut optimiser sa structure de coûts et ainsi offrir à sa communauté de supporteurs un produit ou un service à un bien meilleur coût.
  • Le producteur est libre de distribuer son œuvre sous licence libre et ainsi pleinement embrasser la culture libre. Avec le paiement libre, le producteur n’a pas à se préoccuper de violation des droits d’auteurs, DRM et autres protections légales ou technologiques pour son travail.
  • Le modèle du paiement libre offre de bien meilleures opportunités pour se tailler une place dans le marché, et ce, même si le produit s’adresse à un auditoire très spécialisé. Grâce à l’énorme marché que représente Internet, le producteur peut espérer un revenu décent même si son produit ou service se situe loin du côté niche de la longue traîne.
  • Le producteur peut disposer des ressources d’une communauté engagée de vrais fans, des admirateurs suffisamment passionnés pour contribuer volontairement à son travail. Correctement nourrie et encouragée, une telle communauté est une plus-value inestimable pour le développement et la prospérité à long terme d’un producteur.

Pour la société:

  • Le paiement libre contribue à une économie plus efficace, moins gourmande en ressources et donc plus respectueuse de l’environnement. Parce qu’il favorise un lien plus direct entre les producteurs et les consommateurs et parce que la distribution d’un produit ou d’un service libre est beaucoup moins contraignante, ce modèle représente une occasion unique d’éliminer les activités ayant peu de valeur ajoutée des chaînes d’approvisionnement et qui gaspillent inutilement les ressources. Le paiement libre, avec la culture libre, représente un modèle économique beaucoup plus durable et moins nuisible pour l’environnement.
  • Le paiement libre favorisera une meilleure distribution des richesses dans nos sociétés. Parce que les gens sont moins enclins à payer quelqu’un perçu comme « suffisamment riche », cela leur donne l’opportunité de rediriger leur budget de consommation vers des producteurs plus marginaux. Avec le paiement libre, nous avons une opportunité d’avoir au bout du compte moins de millionnaires mais davantage de personnes capables de gagner décemment leur vie.
  • Le paiement libre peut contribuer à combattre la pauvreté et à aider les pays en voie de développement. Parce que ce modèle est facile et peu coûteux à mettre en œuvre, il offre davantage d’opportunités à une plus grande partie de la population mondiale.

Finalement, pour les esprits rebelles, c’est une façon de court-circuiter un système économique souvent perçu comme injuste et inefficace, un système à la solde d’une élite corporative privilégiée et surpayée. Pour reprendre les paroles de Saul William, c’est une manière de mettre le capitalisme échec et mat.

Bien sûr, ce modèle est basé sur l’intégrité et la sagesse. Ces qualités doivent être suffisamment répandues parmi les internautes pour que le modèle du paiement libre ait du succès. Mais je crois vraiment que c’est le cas. La preuve c’est qu’il existe déjà une culture libre très prospère. Wikipedia, Linux, Firefox sont tous les produits remarquables issus des principes de cette culture. Et le paiement libre y joue déjà un rôle important et sans cesse croissant, passant presque inaperçu. On l’appelle don, parrainage ou commandite, mais c’est la même idée fondamentale. Et cette idée n’attend qu’à être davantage connue et encouragée pour atteindre son plein potentiel.

Le paiement libre est la clef de la réalisation d’une économie de don durable et prospère pour la culture libre. On dit souvent que, dans une économie de don, les gens sont jugés moins sur ce qu’ils possèdent et davantage sur ce qu’ils donnent. C’est là un nouveau paradigme tout à fait passionnant et prometteur à explorer pour nos sociétés.

Pierre M

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La révolution Wikipedia

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Née de l’idée très improbable d’élaborer une encyclopédie en ligne éditable par tout un chacun, via un outil insolite portant un drôle de nom, Wikipedia est devenue l’incontournable de la planète web que l’on connaît. Son remarquable succès a fini par rallier même les plus sceptiques sur la capacité du genre humain à réussir une telle entreprise collective. C’est incontestablement l’un des fleurons de la culture libre et le porte-étendard de l’ère Web2.0.

Wikipedia se démarque par sa réussite spectaculaire, mais surtout par certains concepts révolutionnaires qu’elle a contribué à mettre de l’avant.

Il y a d’abord son modus operandi, un système de gouvernance communautaire novateur qui a permis de harnacher avec un succès sans précédent la puissance extraordinaire, mais ô combien chaotique, d’une communauté importante et disparate.  Ce qui aurait pu facilement tourner en un désastre de contributions biaisées et de vandalisme incontrôlé a au contraire produit un résultat colossal ayant une fiabilité surprenante.

En s’abandonnant presque totalement à la sagesse des foules, les wikipédiens ont réussi en mettre en place une structure et des règles d’opération d’une étonnante efficacité. Au prix, doit-on cependant ajouter, d’une complexité à faire fuir à toutes jambes un non-initié. Cette philosophie de gestion participative a depuis engendré bien des rejetons et est très souvent citée en exemple par les gurus du web2.0. Certains voient même dans la recette Wikipedia le remède aux maux qui menaceraient la survie d’Internet.

Mais l’aspect le plus révolutionnaire de Wikipedia selon moi demeure son contenu. Je ne fais pas ici référence seulement aux articles encyclopédiques à la fiabilité controversée et somme toute calqués sur les encyclopédies traditionnelles, mais plutôt à l’ensemble de l’œuvre.

Car on l’oublie trop souvent, Wikipedia c’est beaucoup plus qu’une simple encyclopédie.

Non seulement y retrouve-t-on des articles résultant du consensus d’une communauté d’éditeurs, mais surtout Wikipedia offre une vitrine unique sur les débats et les controverses entourant chacun des sujets. Les discussions associées aux articles permettent de se faire une idée des divergences d’opinions et de prendre connaissance d’autres courants de pensée sur le sujet. Elles sont même souvent plus instructives que les articles eux-mêmes.

L’onglet discussion est à mon avis l’une des innovations les plus importantes de Wikipedia, mais également l’une de ses dimensions les plus sous-estimées. De par la nature des règles d’édition de Wikipedia, on doit à juste titre être vigilant et toujours mettre en doute la fiabilité de l’information que l’on y retrouve. Mais lorsque les articles encyclopédiques sont interprétés à la lumière des discussions qui les entourent, Wikipedia devient une source d’information inestimable avec laquelle aucune encyclopédie traditionnelle ne peut rivaliser. Bien sûr cela exige du lecteur un sens critique et une capacité d’analyse supérieure, mais c’est là la nouvelle responsabilité qui incombe aux internautes afin de bénéficier de cette révolution de l’information que représentent Wikipedia et le web. C’est d’ailleurs pourquoi ramener les critiques sur la crédibilité de Wikipedia à la seule perspective de la fiabilité de ses articles est grossièrement réducteur.

Un autre aspect du contenu de Wikipedia dont il est encore difficile de cerner tout le potentiel à long terme concerne son volet historique. En donnant accès à l’historique de tous les changements apportés sur ses articles, Wikipedia offrira aux historiens d’un futur pas si lointain une chronique extraordinaire de l’évolution du savoir et de la culture humaine. Dorénavant par exemple, on peut connaître chronologiquement quels sujets déclenchent les passions et quelle région du globe s’intéresse davantage à quoi. Je crois qu’on n’a encore aucune idée du potentiel extraordinaire que pourrait avoir cette nouvelle manne de données sur nos connaissances.

Wikipedia n’est peut-être pas la meilleure encyclopédie pour le présent, mais elle l’est certainement pour le futur.

À la lecture de ce qui précède, on pourrait croire que l’avenir de Wikipedia s’annonce radieux. Et pourtant, de nombreuses forces perturbatrices sont à l’œuvre qui, non seulement mettent à l’épreuve son bon fonctionnement, mais pourraient aller jusqu’à compromettre sa survie.

Et certaines de ces menaces proviennent de l’intérieur même de Wikipedia…

Pierre M